
Oui, ami jeune, tu auras peut-être du mal à le croire, mais il fut un temps où dans notre pays, ce n'était pas la crise. Ca peut sembler absurde, voire vertigineux à concevoir, mais à cette époque nos hommes politiques ne prétextaient pas la crise pour excuser leur incapacité à gouverner, les journalistes ne parlaient pas de crise pour expliquer les tendances actuelles et les conflits sociaux, les profs, l'armée, les sociologues, les joueurs de foot, tous ces intellectuels ne se focalisaient pas sur ce léviathan moderne pour étayer leurs analyses.
Aujourd'hui un peu d'histoire. Rappelez-vous 1945. Nos voisins d'outre-Rhin rentrent chez eux après six ans de collocation territoriale assez peu conviviale. Ils ne reviendront que quelques années plus tard, short fluo, sandales chaussettes et bob vissés sur le crane, pour remplir nos campings et nos stations balnéaires, soit, il faut bien l'avouer, malgré la faute de goût, une attitude beaucoup moins belliqueuse.
Sitôt l'allemand parti, le collabo pendu, et le cheveu revenu sur nos belles, les français firent des bébés à tour de bras, et quand je dis à tour de bras, c'est pour ne pas verser dans la vulgarité.
Ces bébés grandirent dans un monde admirant de Gaulle, Staline, Le Canuet et puis Pétain pour les nostalgiques du travail obligatoire, de la famille traditionnelle, et de la patrie éternelle. Bref, les jeunes s'emmerdaient. Il y avait bien sûr quelques distractions. L'Algérie et l'Indochine furent des destinations privilégiés pour cette génération heureuse. Mais il manquait le grand frisson. Alors ceux qui avaient le temps et les moyens allèrent balancer des pavés place Saint Michel, cueillirent des fleurs dans les champs de boue, partirent dire merde aux quatre coins du monde et de l'appartement familiale, et s'en revinrent pleins d'usage et raison vivre comme des parents le reste de leur âge.
Cette génération d'après guerre vivait d'utopie, de sécurité sociale sans trou, de sexualité sans maladie, et de politique sans crise. Oui, ami jeune, tu auras peut-être du mal à le croire, mais il fut un temps où dans notre pays, ce n'était pas la crise. Ca peut sembler absurde, voire vertigineux à concevoir, mais à cette époque nos hommes politiques ne prétextaient pas la crise pour excuser leur incapacité à gouverner, les journalistes ne parlaient pas de crise pour expliquer les tendances actuelles et les conflits sociaux, les profs, l'armée, les sociologues, les joueurs de foot, tous ces intellectuels ne se focalisaient pas sur ce léviathan moderne pour étayer leurs analyses.
C'était alors les 30 glorieuses, malgré les bidonvilles, malgré l'exploitation des anciennes colonies, malgré la rigueur morale imposant l'opprobre sur les femmes divorcées, les filles mères, les homosexuels, les étrangers, Grégory Kapustin, et tout ces gens qui pouvaient mettre en péril notre bon vieux pays, qui découvrait alors la société de consommation de masse, ravie de pouvoir remplir son caddie et son réservoir, émerveillée par le petit écran et le grand pas de l'Homme, oui ami jeune, nos ancêtres les retraités vivaient dans l'abondance et les idéaux (la religion, le communisme et Dallas transportaient les foules), et les français croyaient leur société immortelle.
Mais cette cohorte de baby-boomer, tel Atila le Hun, laissa derrière elle des fléaux inextricables. Sida, pollution, pénurie énergétique, conflits post-coloniaux, danger nucléaire, culte sécuritaire, intégrisme religieux, notre génération désenchantée a dans le sang et la conscience l'acidité de la pomme croquée par nos parents.
Tout ce petit prolégomène anxiogène (cultivez-vous en lisant mes chroniques), pour vous dire que la semaine prochaine, je vous raconterai pourquoi je hais les trentenaires!